Quelle stratégie adopter face à la menace d’intrusion armée par force ?

Le défi du responsable sûreté aujourd'hui : renforcer la cible "molle" qu'est son entreprise sans pour autant en faire une cible "dure" (ce dont il n'a de toute façon pas les moyens...)

Au delà du choc et de la tristesse, les événements tragiques du 13 novembre à Paris et à Saint-Denis ont constitués un brutal rappel de la réalité : il est particulièrement difficile de protéger les cibles dites « molles » (soft targets, en anglais) contre un assaut armé violent.

Deux mondes se confrontent alors en l’espace d’un instant. D’une part celui des civils : ouverts, peu méfiants, peu aguerris et désarmés. Et d’autre part celui des opérations de guerre : des individus entraînés, armés, organisés et capables de concentrer une extrême violence sur un temps très court. Evidemment, sauf cas exceptionnel (le miracle du Thalys en août 2015…) la rencontre tourne rarement à l’avantage des premiers.

Puisque la menace semble être là pour durer et puisqu’il est bien entendu matériellement impossible de faire de chaque cible « molle » une cible « dure » (ce qui, même si ça l’était, reviendrait à vivre dans une Green Zone permanente et serait un aveu d’impuissance), il faut donc envisager d’autres stratégies.

Ecartons pour l’instant de notre réflexion les approches publiques (renseignement, évolutions tactiques dans la réponse des forces de l’ordre), ainsi que la proposition du CNAPS de créer une catégorie d’agents privés de sécurité armés. Nous y reviendrons certainement dans le cadre d’un prochain billet.

Quelles options reste-t-il alors au responsable de la sûreté chargé de sécuriser, par exemple, le siège de son entreprise ou un établissement recevant du public ? 

Il n’y a évidemment pas de solution universelle et chaque réponse sera faite de compromis arbitrés au cas par cas en fonction des contraintes de chaque site. Mais l’on peut imaginer travailler en priorité sur deux axes : à la périphérie, afin de créer de l’espace, de renforcer sa capacité d’observation et tenter de ralentir la progression de l’attaquant. Et en volumétrie (en profondeur, notamment dans les locaux) afin de là aussi ralentir la progression et de mettre son personnel en sécurité.

A la périphérie (au delà du périmètre)

La priorité ici est de gagner du temps : le temps de l’alerte et de la mise en sécurité des personnels. Pour cela, il faudra étendre au maximum son périmètre d’observation afin (idéalement) d’être en mesure de repérer une éventuelle phase de reconnaissance des assaillants, et bien sûr de pouvoir donner l’alerte au plus tôt lors de leur arrivée.

Le dispositif sera bien entendu fonction des contraintes géographiques du lieu à protéger et des ressources disponibles, et il s’agit donc d’une réflexion à mener au cas par cas selon les sites. Mais l’on peut évoquer quelques pistes communes : 

  • Etendre la capacité vidéo aux abords immédiats de l’entreprise (nécessite une autorisation préfectorale motivée et sera nécessairement limité dans son application). Cela donnera aux opérateurs vidéo l’opportunité de repérer les passages répétés ou le stationnement de véhicules de surveillance, ainsi que potentiellement l’arrivée immédiate d’individus susceptibles d’être armés.
  • Déployer des agents observateurs au delà du périmètre de l’entreprise – notamment aux heures d’entrée et de sortie des locaux. Toujours dans la même optique de créer un tampon d’observation et d’anticipation. Attention toutefois : il sera nécessaire de motiver et d’encadrer légalement la pratique (un agent de sécurité privée n’ayant pas vocation à travailler sur la voie publique)
  • Dans les deux cas, la présence d’agents formés à reconnaître les signaux comportementaux indicateurs d’une menace imminente est un plus. Mais le sur-coût peut être rédhibitoire.
  • Créer des sas afin de ralentir la progression. Le concept de sas sera surtout utile à l’intérieur des locaux. Mais dès l’extérieur il est parfois possible de compartimenter l’approche afin de retirer à l’assaillant le bénéfice d’une approche directe simplifiée.

En profondeur

C’est ici que la notion de sas prend tout son sens. Mais plutôt que de définir une zone « extérieure » et une zone « intérieure », il faudra plutôt identifier la zone de première action offensive : celle où l’attaquant sera contraint de révéler ses intentions. Il faudra alors être en mesure d’empêcher ou de retarder le passage de cette zone aux suivantes tout en donnant l’alerte et en mettant en sécurité les personnels de gardiennage présents.

Notons que la notion intérieur / extérieur ne tient pas ici : la zone de révélation d’intention peut être une guérite située à un accès véhicules, un parking commun à plusieurs établissements ou même l’entrée d’un restaurant d’entreprise.

Ce qui compte, en revanche, c’est la procédure d’alerte (donnée par un membre du service de sécurité / sûreté ou un collaborateur), la mise en sécurité du personnel présent et les mesures prises pour empêcher ou ralentir la progression vers les autres parties des locaux. 

L’alerte : un plan de mise en protection doit exister au préalable. Les collaborateurs de l’entreprise devront avoir été informés de la conduite à tenir en cas de déclenchement de l’alerte intrusion et des exercices doivent avoir été réalisés. La nature de l’alerte, la désignation des « safe rooms » ou le renforcement des bureaux existants, et les procédures d’identification et d’évacuation sont bien entendu propres à chaque entreprise et dépendent de son contexte. 
Attention toutefois à distinguer l’alerte intrusion de l’alerte incendie, car les comportements attendus de la part des collaborateurs sont diamétralement opposés. 

La mise en sécurité du personnel présent sur le lieu de déclaration d’intention. Il s’agit ici d’un sujet particulièrement sensible. Ces personnels seront les premiers exposés à l’action violente de l’attaquant. Si les mesures d’anticipation évoquées plus haut peuvent aider à réduire leur exposition, il n’en reste pas moins que ces personnels demeurent malgré tout les plus exposés.
Toutefois une solution partielle – mais onéreuse – peut passer par une protection balistique des banques d’accueil, guérites, etc…
Les protections individuelles, quant à elles, sont envisageables mais essentiellement contre les attaques d’opportunité par arme blanche (voire des armes à feu de petit calibre). La dotation de plaques de protection – seules à même d’assurer une protection contre le calibre 7,62mm – paraît irréaliste.

Ralentir la progression. C’est un autre sujet délicat. En apparence, ralentir la progression de l’attaquant parait simple : cela consiste à identifier un certain nombre de zones au sein des locaux (par fonctionnalité, par risque ou par typologie de flux : salariés, visiteurs, services, etc…) et placer entre elles un contrôle d’accès fort et une capacité de verrouillage. Mais cela peut venir à l’encontre des mesures de sécurité incendie, qui exigent, évidemment, une circulation fluide en cas d’évacuation. Il faudra donc étudier la situation au cas par cas en tenant compte des exigences incendie, ce qui représente un projet à part entière nécessitant des expertises multiples.

En définitive les entreprises doivent désormais s’adapter à une menace qu’elles ne prenaient que peu (ou pas !) en compte jusqu’alors. Cela exige des stratégies nouvelles, des ressources à ré-positionner, et d’autres à acquérir. Et cela jusqu’à l’émergence de nouveaux modes d’attaques… Nous sommes donc désormais engagés dans un cycle d’amélioration permanente de la sûreté et de la protection des entreprises. Mais une chose est certaine : les responsables de la sûreté que je rencontre régulièrement sont tous très conscients de ces nouvelles exigences et très motivés pour en relever le défi.  

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